Le rappeur « El General » et les chanteurs de la révolution tunisienne à Lyon. Interview exclusive
Figure emblématique de la révolution tunisienne, le célèbre rappeur, « El General », de son vrai nom Hamada Ben Aoun surfe désormais sur la vague du succès. Ses textes à charge contre l’ancien régime tunisien sont devenus de véritables hymnes populaires. Entonnant des rap corrosifs, il a surement donné un élan à cette révolution, portée par la jeunesse tunisienne. Une jeunesse d’autant plus touchée par son courage que ce jeune rappeur de 22 ans a été emprisonné - (6 janvier 2011) - par le pouvoir, peu avant la fuite de l’ex-président Ben Ali. Aujourd’hui, libre, il est invité à chanter ses rap. Il sera à Lyon le 18 février prochain pour une soirée de solidarité au peuple tunisien, en compagnie d’autres chanteurs révolutionnaires à l’image d’Emel Mathlouthi, de Shooma ou encore de Bendir Man. Entretien.
Alors que certains rappeurs s’étaient affiliés au régime politique du président déchu, vous n’avez jamais souhaité entrer dans ce « cadre » pour « percer ». Quelles étaient vos motivations ?
Moi, ce qui m’a motivé c’est tous simplement l’amour que j’ai pour mon pays. Je ne pouvais pas me taire devant ce qu’il subissait. Cette situation n’était pas celle que je voulais pour lui. J’ai toujours été un révolutionnaire dans le sang, c’est dans mon caractère. Je suis pour un rap engagé, j’ai toujours été pour le rap révolutionnaire. Pour moi, c’est cela le vrai rap. Le rap franc qui ose dire les vérités qui dérangent.
Depuis 2008, je rappe sur la politique, à mes dépens, car en Tunisie, c’était strictement interdit. Moi, je ne suis pas intéressé par le rap « commercial ». Je ne veux pas me faire de l’argent. Je veux juste m’exprimer librement et dire haut et fort tout ce qui ne va pas.
Dans le titre « Rayes El bled », vous vous adressez, au nom du peuple tunisien, à l’ex-président Ben Ali. En vous mettant en porte-voix de la critique sociale et politique, n’avez pas vous craint pas pour votre vie et celle de votre famille. Était-ce un risque à prendre ?
Sincèrement, je vais vous le dire comme je le pense, la Tunisie, à mes yeux, est plus chère que ma propre vie et que tout le reste. Le principal, c’est que ma parole soit entendue. Je n’ai pas eu peur, il est vrai que j’ai pris beaucoup de risque avec ce titre, mais j’ai assumé jusqu’au bout. Je n’ai jamais reculé, et si c’était à refaire, je le referais.
Vos rap ont été en quelque sorte des chants révolutionnaires d’un nouveau genre qui ont poussé les tunisiens à se soulever. Comment l’expliquez-vous ?
Je ne peux pas dire que mon rap a « poussé les tunisiens à se soulever », c’est le peuple lui même qui devrait nous le dire et répondre à cette question. Moi, mon rap est destiné à tout le monde. A nos jeunes, à nos parents, à nos grands-parents. Ils aiment mon rap car ils se reconnaissent dans mes paroles. Je touche le cœur du peuple car je suis comme lui, je suis comme tout le monde. Je parle de mon peuple, et je rap pour mon peuple.
Maintenant que Ben Ali est parti, serez-vous autant inspiré qu’avant ?
J’ai toujours été rappeur. Avant déjà, je parlais quand personne n’osait parler. Je vais continuer dans ce rap franc et non pas dans le rap « commercial ». Je vais continuer à parler des problèmes que certains vivent. Vous savez, cette révolution n’est pas encore finie, nous ne sommes qu’au début, ce n’est pas en 2 mois et quelques jours que tout va changer. On aimerait bien mais non, ce n’est pas la réalité et il faut le comprendre et l’accepter. Le pays n’a pas encore changé. Tout n’est pas rentré dans l’ordre, les vieilles habitudes non pas encore réellement disparues. Je vais continuer à parler de « politique », mais pas seulement de la politique arabe, je vais aussi parler de l’Europe, des États-Unis mais aussi d’Israël... et surtout de l’alliance américaine et israélienne, et de leur façon de se jouer de nous.
Vous êtes invité à faire des concerts un peu partout dans le monde ? Espérez-vous ouvrir la voix au rap tunisien ?
Bien sûr que je souhaite faire connaître le rap tunisien à travers le monde. Aujourd’hui, El Général a réussi à faire connaître le rap tunisien dans le monde. Avant, certaines personnes ne connaissaient pas la Tunisie, mais connaissait mon rap. A l’inverse, certaines personnes ne savaient même pas que le rap tunisien existait car les rappeurs ont tellement été étouffés par la dictature en place. Une dictature qui faisait tout pour éviter que l’on entende leurs voix. C’est mon devoir de faire découvrir au monde le rap Tunisien. Il faut qu’il ait une réelle « valeur » et de la crédibilité, tout comme le rap français, ou encore le rap US. Nous disposons de toutes les ressources nécessaires, nous avons les connaissances du rap, des paroles justes, les rythmes, les voix et surtout les talents. Je vais continuer à représenter le rap tunisien pour que nos autres rappeurs tunisiens puissent aussi percer.
Que pensez vous du nouveau gouvernement de transition et pensez vous que la Tunisie est dans la bonne voie ?
A l’heure d’aujourd’hui, nous ne pouvons pas encore donner d’avis sur le nouveau gouvernement de transition. La prise de fonction des nouveaux dirigeants est encore trop récente, cela ne fait pas si longtemps que nous sommes à nouveau « libre ». Il n’y a pas encore eu de grands changements. Nous, nous sommes avec le gouvernement de transition, nous le soutenons. S’il aide le pays, nous serons avec lui, mais s’il fait le contraire, nous ne l’accepterons pas, et il partira à son tour.
Pour finir, quelques mots sur votre prochain concert de solidarité au peuple tunisien prévu le 18 mars à Lyon ?
Les chanteurs qui seront à mes côtés sont : Bendir man, Shooma, Emel Mathlouthi, ainsi que Dj a’med et dj Ali. Ce sont tous de grands talents tunisiens et de grands artistes. Tous les bénéfices seront pour la Tunisie. C’est une façon pour nous de soutenir financièrement la Tunisie, car ne l’oublions pas, notre pays a longtemps été victime de la corruption. C’est un devoir d’aider notre pays. Il faut que nous soyons tous « EL YED FEL YED » (main dans la main, en arabe) pour reconstruire notre pays, et pour qu’il soit encore meilleur qu’avant.
Source : « med-in-Marseille » Le 15-03-2011