Ouvrir les archives de la dictature !
Comment garantir un gouvernement provisoire qui tourne le dos a la corruption et la combatte, qui saura créer les conditions d’elections reellement democratiques? Comment s’assurer un gouvernement qui rompe definitivement avec le passe?
A cette question que se pose tout pays qui vient de renverser une dictature, les mouvements de citoyens de l’Allemagne de l’Est ont apporte une reponse il y a 20 ans: en exigeant l’ouverture des archives du regime qui a instaure la dictature et avant tout, les archives de la repression.
Contrairement à toutes les craintes, l’ouverture des archives de la police politique (Stasi) n’a pas donné lieu à des règlements de compte ou à des actes de vengeance. Elle n’a pas perturbé la paix sociale, selon l’argument que l’on oppose à toute demande d’ouverture d’archives dites « sensibles » et qui relève d’une fausse croyance. Le résultat le plus tangible et quasi immédiat de l’ouverture des dossiers de la Stasi a été l’éviction de la scène politique et de la fonction publique de personnes compromises avec l’institution de surveillance policière. Quoi de plus légitime que leur mise à l’écart du pouvoir politique et l’opprobre de la société ? Grâce à l’ouverture des archives de l’ancienne Allemagne de l’Est et aux nombreux travaux de recherche qu’elle a permis, pour la première fois dans l’histoire une société a pu comprendre son passé récent, celui qu’elle avait elle-même vécu, se réappropriant de la sorte son histoire.
Les Tunisiens ont eux aussi le droit d’apprendre et de comprendre comment ils ont pu vivre pendant trois décennies sous une dictature. Ils ont le droit de connaître le degré de corruption à tous les niveaux et le nom des responsables. Ils ont le droit de connaitre les mecanismes de la terreur policiere dont ils ont été les victimes. Pour eviter qu’une telle experience se repete, ils ont eux aussi le droit et le devoir de se réapproprier leur histoire. A nouveau, le peuple tunisien doit montrer l’exemple. L’ouverture des archives de la dictature, leur consultation pour écrire l’histoire de cette sombre période fait partie du processus en cours de démocratisation. Elle est l’une des conditions d’elections democratiques. L’enjeu est décisif pour l’avenir du monde arabe.
Hédi Saidi, professeur d’histoire et chercheur associé à l’université de Tunis. Dernier ouvrage paru : Le collège Anne Frank de Roubaix. Les élèves et leurs implications dans l’Histoire. L’Harmattan, 2019
Sonia Combe, historienne, auteur de Archives interdites. L’histoire confisquée, 3e édition, La Découverte, 2010.