Quelque 280 000 personnes, en majorité des travailleurs étrangers, auraient fui la Libye depuis le 21 février, selon le Haut-Commissariat aux réfugiés. La plupart vers la Tunisie (150 000) et l’Egypte (118 000). Pierre Henry, directeur de France Terre d’Asile (FTDA) et Anna Cataldi, journaliste-écrivain, ont été mandatés sur la frontière, côté tunisien, par le Conseil européen pour les réfugiés et les exilés (CERE), qui réunit 69 ONG européennes spécialisées.
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Du camp d’Al Choucha, près de Ras Jdir, au port de Zarzis, Pierre Henry, tout juste rentré à Paris, raconte cette mission de trois jours. en Tunisie.
Comment ont réagi hier à l’annonce de la résolution de l’ONU ouvrant la voie à une intervention militaire ces personnes qui venaient juste de fuir la Libye ?
Pierre Henry. Cela respirait la joie. Tout le monde était de tout coeur avec les habitants de Benghazi ou de Tobrouk. Tout le monde s’est mis à espérer qu’ils ne soient pas anéantis dans les 48 heures par les troupes de Kadhafi. Mais il y avait aussi de la gravité. Ces gens qui ont fui savent que la guerre n’est pas une chose légère, que l’on sait quand elle commence mais jamais quand elle s’achève et qu’elle ouvre la porte du sombre et de la douleur.
Quelle est la situation au poste frontière de Ras-Jdir sur la frontière tuniso-libyenne?
Ces jours-ci, très peu de personnes le franchissent le jour. Cela passe durant la nuit, par dizaines. De sévères contrôles ont été mis en place depuis Tripoli et tout au long d’une route qui est devenu très dangereuse. Nombre de témoins racontent comment ils ont été battus et volés.
La plupart des 150 000 personnes qui ont fui la Libye par la Tunisie ont transité par le camp d’Al Choucha, installé à 7 km de Ras Jdir. Combien sont-ils aujourd’hui dans ce camp?
Ce camp compte environ 15 000 personnes et leur nombre est en train de se stabiliser. La grande majorité des premiers arrivants étaient des travailleurs tunisiens - environ 40 000 - ou égyptiens. Beaucoup ensuite étaient des travailleurs d’autres pays qui veulent, comme les Bengladais ou les Ghanéens, rentrer chez eux. Mais il a aussi ces Somaliens, Erythréens et Soudanais qui ne peuvent et ne veulent pas rentrer chez eux.
Que vont-ils devenir?
Il faut, pour ces réfugiés subsahariens qui ont fui des pays en guerre et sont environ 1 400 aujourd’hui dans le camp, une opération de solidarité internationale des pays de l’Union europénne, de l’OCDE et de la Ligue arabe. L’extraordinaire solidarité tunisienne s’épuise. Ce pays fragile, en pleine transition démocratique, ne peut faire face seul. Le CERE va lancer un appel à la communauté internationale pour qu’un partage de l’accueil de ces réfugiés, à l’instar de celui qui a été fait pour les Irakiens, soit organisé.
Avez-vous rencontré beaucoup de gens souhaitant rejoindre la France ou l’Europe?
Non, et les Tunisiens, dans leur grande majorité, n’ont pas compris l’épisode des départs pour l’île italienne de Lampedusa depuis le port de Zarzis. «Notre avenir est ici», disent-ils. Il y a eu, juste après la révolution, des «entrepreneurs locaux» qui y ont vu un filon. Et des jeunes qui ont voulu, en montant sur ces bateaux, expérimenter une liberté. Mais il y a aussi, en Tunisie, une autre incompréhension: celle de la politique ultra-restrictive de la France en matière de visas pour ses ressortissants.
Le Parisien